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Vies d’expat : Didier – Marseille, France

C’est l’histoire d’un Chef cuisinier Marseillais, qui un jour a entendu une petite voix qui lui a dit « Pars ! ». Comme un appel du large, une envie d’aller voir ailleurs, d’aller vivre autre chose.

Nous sommes le 5 août 1990 lorsque l’avion de Didier atterrit à l’aéroport militaire de Damas. C’est la première fois qu’il quitte la France, il n’avait d’ailleurs encore jamais pris l’avion. Et pour lui faciliter les choses il ne parlait pas l’anglais et encore moins l’arabe. Le vol avait été confortable, ils étaient à peine 50 passagers en tout. Et pour cause : la destination n’était pas prisée et cela n’allait pas s’arranger car nous sommes alors aux portes des risques de l’invasion du Koweit par l’Irak qui conduisit à la Guerre du Golfe que l’on connaît tous.

Autant vous dire que tout le pays est en ébullition et à l’aéroport Didier est tout de suite surpris par le nombre de militaires et les kalachnikovs qu’ils portent au bras.

Surpris mais pas impressionné, car il passe devant les contrôles sécurité sans même s’arrêter pour présenter son passeport : « moi j’ai fait comme quand on prend le train, je suis allé directement vers la sortie ! ». Il s’est tout de suite fait rattraper par des hommes armés, et s’est fait conduire dans une pièce annexe. Les questions sont alors tombées, mais il a été incapable d’y répondre car il ne comprenait rien de ce qu’on lui disait. Il a finalement montré la lettre envoyée par son nouvel employeur, et a pu sortir de cette situation qui le fait aujourd’hui beaucoup rire. Ses futurs collègues l’attendaient de l’autre côté, et l’ont accueilli chaleureusement.

Le soir il a dîné au restaurant Syrien de l’hôtel avec ses nouveaux collègues. C’est la première fois qu’il mangeait de la cuisine orientale et qu’il voyait des Belly Dancers (danseuses du ventre). Il est tombé sous le charme de l’Orient dès cet instant !

Didier a fait la connaissance de son épouse là-bas, le lendemain matin de son arrivée précisément. C’est la première femme Syrienne qu’il rencontrait ! Elle travaillait dans le même hôtel que lui, mais au département des Ressources-Humaines. Et cette même voix qui lui conseilla de partir, lui dit aussi en voyant cette jeune femme qu’elle serait son épouse !

La communication a été un peu compliquée au début : « je discutais anglais comme une vache espagnole », dit-il en riant et elle ne parlait pas le Français à l’époque. Il se sont fiancés neuf mois plus tard.

Pour s’intégrer à l’équipe, Didier a pris des cours intensifs d’arabe. Cette première expérience le conforte dans son envie de continuer l’aventure d’expatrié.

Un an plus tard il a eu l’opportunité de partir à Abu Dhabi avec le Directeur de la Restauration de son hôtel, pour ce qui allait être le premier grand événement professionnel de sa vie : le GCC – Gulf Council Conference – la réunion de tous les Chefs d’états des pays du Golfe. C’était l’occasion à saisir pour faire ses preuves en se chargeant des repas de ces grands dirigeants.

Pendant ce temps sa jeune fiancée l’attendait à Damas, et le mariage a été célébré un an plus tard. Puis ils sont revenus ensemble à Abu Dhabi et leur grande aventure commença.

A partir de là s’enchaîne une impressionnante liste de pays et de missions d’une durée variant de 1 an à 5 ans : Arabie Saoudite, Bahreïn, Portugal, Liban, Abu Dhabi, Dubaï, Ajman, Jordanie, Abu Dhabi, Maroc, Abu Dhabi, et pour finir Maurice ! Et j’en ai peut-être oublié. Didier est devenu expert des ouvertures de site et organisation de grands événements, c’est maintenant sa marque de fabrique : restaurants, hôtels, clubs, contrats de catering à plusieurs millions de dollars… plus le challenge est gros, plus il est passionné et motivé.

 « Je n’ai jamais vraiment cherché de travail, c’est surtout mon réseau qui est venu à moi pour me faire des propositions. En 30 ans de carrière j’ai dû envoyer seulement 2 fois mon CV ».

La crise du COVID a démarré au moment où ils sont rentrés de Maurice, et ils devaient repartir à l’international pour une ouverture. Il se voyait bien continuer encore deux ans cette vie d’expatrié avant de rentrer définitivement. « Mais je sais pas si j’ai envie de repartir avec tout ce qui se passe en ce moment. Et puis repartir pour quoi ? On a pas mal bougé, c’est peut-être le moment de poser ses valises ? Et si ce virus en était l’opportunité finalement ? Aujourd’hui ce qui compte c’est notre qualité de vie et de passer du bon temps ensemble. C’est le petit virus qui a fait que le plan B est devenu le plan A ! » conclut-il malicieusement.

Didier se voit bien faire « une dernière ouverture » mais pourquoi pas cette fois en France, et continuer à travailler tant que le plaisir sera là. « Rien n’est arrêté, je pourrai encore partir pour un autre projet, mais je commence à réfléchir à un projet d’écotourisme, quelque chose avec la cuisine du marché. Un projet qui réunit tout ce que j’aime : le jardin, la marche, cuisiner, la nature, le contact avec les gens. Je voudrais aussi participer à la vie sociale et associative dans un gros village dans une région Verte. Cela pourrait voir le jour en 2021. »

Concernant les conditions de retour en France, Didier trouve difficile de s’organiser car rien n’est adapté pour les expats qui rentrent :

« Le retour en France c’est le parcours du combattant, t’es au radar ! « 

« Rien que la carte vitale il m’a fallu l’attendre 6 mois alors que j’étais affilié à la CFE toute ma carrière. Mais je dois dire que l’on a déjà de la chance d’avoir un toit et une voiture. Et on n’a pas d’enfant à scolariser ici. Je pense à ceux qui rentrent et doivent trouver un logement sans les 3 fiches de paie qui seront le sésame de beaucoup de choses, jusqu’à l’inscription des enfants à l’école. En fait il faudrait un guide qui te dise tout ce qu’il faut faire avant de rentrer, quand commencer les démarches par rapport aux délais de carence et tout ça. Il n’y a pas de structures administratives en place en France pour aider et accompagner les impatriés. »

La reprise d’une activité professionnelle est bien entendu au cœur des préoccupations de Didier. Bien que n’ayant pas de pression financière, il souhaite pouvoir s’épanouir à nouveau dans un projet : « Je me suis inscrit à Pôle Emploi –pour ne pas perde mes droits à la retraite surtout–j’ai assisté à des réunions, suivi des formations en pensant que ça allait m’aider à m’intégrer mais il ne s’est rien passé si ce n’est qu’on m’a demandé de signer des feuilles de présence. J’ai aussi proposé mes services à différentes entreprises, tout en sachant que je n’aurai jamais les mêmes conditions salariales qu’avant, et je suis OK avec ça. Mais les employeurs sont comme bloqués avec moi. Je suis arrivé en France avec des valises pleines d’expérience et le désir de les partager avec toute mon énergie et ma passion. Mais je me suis retrouvé face à des personnes qui ne comprennent pas mon parcours et ne voient pas tout ce que l’on pourrait faire ensemble. C’est comme si j’étais un martien ! Mais je reste ouvert, je serai heureux de pouvoir contribuer à un projet et faire bénéficier de tout ce que j’ai appris. »

Didier réalise qu’il a un gros travail de réadaptation pour se mettre aux normes françaises.

« Ça prend du temps de te réadapter au système français, c’est plus ton lieu de vacances, c’est ta vie normale maintenant. Quand tu rentres chez toi les gens n’ont pas forcément envie de t’aider et toi tu trouves pas toujours les réponses, t’es expat dans ton propre pays, faut trouver les codes. Et puis tu es seul, il faut refaire tous tes contacts, et ta famille… ils ont leur vie, alors tu dois te débrouiller. »

Son épouse l’a suivi toutes ces années et est encore à ses côtés aujourd’hui. Il m’a expliqué que ça n’avait pas toujours été facile pour elle et combien il avait de la chance. 28 ans de mariage ça compte !« On voyage en équipe, c’est ton épouse, ton partner, ton friend, ton soutien… c’est le Team ! » me dit-il dans son franglais avec l’accent marseillais.

Et cette équipe gagnante a aussi eu le grand bonheur d’avoir un enfant. Un fils né au Portugal, qui n’a jamais vécu en France, qui parle Anglais, Arabe et Français, qui a fait tout son parcours scolaire dans le système « IB » anglais ( International Baccalauréat) et qui cette année a intégré une prestigieuse université aux Etats-Unis , pour suivre des études d’ingénieur IT. « Cette vie qu’il a eu c’est une chance, il a vu beaucoup de choses, il a eu plein d’expériences différentes, il a été confronté à beaucoup de situations dès son plus jeune âge. Ce qui lui il a donné une belle ouverture d’esprit et force de caractère. Il a su s’adapter à sa nouvelle vie une fois de plus et, de ce fait, ce fut assez facile je dois dire. C’est la première fois qu’il est seul alors je m’étais fait du souci au début. Je suis parti avec lui pour l’installer et voir aussi son lieu de vie sur le campus. Il est entre de bonne mains. Et puis avec tous les systèmes de communication d’aujourd’hui on est très souvent en contact. Je lui donne même des cours de cuisine par whattsapp ! »

Pour conclure je lui demande s’il a un objet, quelque chose qui ne l’a jamais quitté et qui l’aide à tout de suite se sentir chez soi. Il me répond :

« Toutes nos photos de famille ! Et puis tous les objets qu’on garde au fur et à mesure des destinations et aussi des souvenirs des mes équipes, chacun me rapportant un petit quelque chose de son pays. Ce sont des moments de notre vie ensemble dont on se rappelle des mots, des situations, un visage !

Chaque objet est la pièce d’un puzzle qui te rappelle ton chemin et tous ces bons moments que tu as vécu…c’est un moment, un souvenir, une photo. J’en ai une en particulier, je te l’enverrai, elle a été prise en Syrie avec ma femme et mon fils, temps bénits ! J’adore la Syrie, c’est mon chez moi, on est mieux là-bas qu’ici, avec la famille et les amis .. Tu vois pas le temps passer, les marchés, les souks, l’histoire, le passé, un pays qui est riche, berceau de la civilisation…

Tu sais on en a vu beaucoup de choses dans notre vie : J’ai travaillé pour des  rois, des scheiks, des présidents, j’ai organisé des banquets incroyables… mais à la fin que recherche-tu ? Juste à être bien, confortable et vivre simplement ! Profiter du dernier bout de chemin du mieux possible et te donner du temps pour toi … enfin !

S’il fallait résumer toutes ces années-là : Il fallait une certaine dose d’inconscience et de courage pour partir à l’inconnu quand je l’ai fait et j’étais à mille lieues de m’imaginer ce que j’allais voir, faire et découvrir ! On a eu la chance et le bonheur de connaître ces années-là… Old is gold comme on dit. »

Une petite voix qui changeât sa vie tant personnelle que professionnelle !

Crédit photo: Fernando Jorge

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